Animer

Comme le dit la biographie, j’anime depuis plus de 25 ans des Cafés philo dans tout Bruxelles. Pratique singulière qui relève à la fois d’une capacité d’écoute et d’animation , mais aussi d’une capacité de donner du contenu à l’aune des interventions échangées entre les participants… L’histoire du café philo de Belgique montre que l’on n’accumule pas toujours les deux qualités nécessaires à une animation que l’on pourrait qualifier de réussie, on voit parfois de piètres animateurs dotés d’une érudition exceptionnelle, ou d’excellents animateurs de débat, incapables par ailleurs, de mettre en perspective les échanges au regard de ce que l’histoire de la philosophie nous apprend.

Qu’est-ce qu’animer? Qui plus est un café philosophique? Quels en sont les enjeux éthiques, voire organisationnels, pour ne pas dire politiques?

« La chose en soi parle ! »

En première ou seconde année d’université en philosophie, dans notre apprentissage, nous lisions que la chose en soi est inaccessible au sujet connaissant, que ce que l’on peut connaître de la chose est le phénomène en tant que nous la percevons à notre manière ; mais la chose, en tant que telle, n’a de cesse que de se dérober à la conscience constituante. Emmanuel Kant, incontestablement le penseur le plus puissant de la fin du XVIIIème siècle, posait, d’une certaine manière, les jalons de notre modernité, après Descartes.

On n’en est pas vraiment sorti, en fait, de cette espèce de solipsisme transcendantal. Le sujet-connaissant a cette manière d’appréhender le réel en le spatialisant et temporalisant, en lui assignant des catégories pour en avoir une certaine intelligibilité et ordonne tout cela en trois idées régulatrices qui unifient le Moi, le Monde et Dieu. Mais la chose? Plus avant, l’autre ? Comme le dit Kant dans sa préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure, en le paraphrasant : s’il y a perception de quelque chose, on ne peut pas exclure qu’il existe quelque chose derrière cette apparition. La chose se réduit à une hypothèse nécessaire quant à son existence et le sujet transcendantal ne peut en dire quelque chose que dans sa manière de dire et de connaître, c’est-à-dire comme un phénomène. Autrement dit, la chose en soi, le noumène, ne peut être connus.

Notre professeur nous fit tous sursauter en cours restreint de philosophie moderne de seconde candidature en affirmant tout de go : « mais la chose en soi parle ! » Pierre-Philippe Druet, c’était son nom, professeur de philosophie aux Faculté Notre Dame de la paix à Namur, spécialiste de Yohann Gottlieb Fichte [1], grand du haut de ses deux mètres cinq, de sa voix de stentor nous faisait, d’une certaine manière, entendre l’écho de cette chose en soi qui insiste par sa voix. Eh ! bien, oui, ça parle et ça insiste, la chose en soi, et c’est la raison pour laquelle on peut en connaître « un bout ».

Aussi, si nous désirons en connaître un bout, de la chose en soi, autant lui prêter l’oreille. Il s’avère que l’alter-ego est doué de parole et son existence est autre chose qu’une hypothèse nécessaire.

[1] Un postkantien idéaliste ayant poussé, justement, l’idée du moi – et de liberté qui la sous-tend – comme point alpha et oméga du monde

Les cafés philo de Bruxelles
Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.