Éditorial : La joie, au travers…

Édito - La joie

Il ne s’agit pas du bonheur, ou encore du souverain bien qu’Emmanuel Kant décrivait comme le bonheur à hauteur de la justice, c’est-à-dire un bonheur qui vient par surcroît d’une action juste, ou encore d’un bonheur qui peut faire l’objet de l’espérance d’un juste qui ne le connaît pas encore… Non, je parle de joie, de celle-là même, toute spirituelle, qui fait sourire, rire, chanter, danser quelles que soient les circonstances, une flamme qui paraît éternelle, légère, inaliénable, relative au simple fait d’être vivant… Et être vivant cela ferait sourire ?

Qu’en est-il de cette joie dans un monde triste ? Triste comme la mort, la mort partout: nous vivons sur un empilement de cadavres accumulé de générations en générations au cours des siècles, nous vivons dans les rues de Bruxelles où la misère extrême nous saisit à la gorge quand on marche à côté de corps endormis ou enivrés roulés dans des couvertures crasseuses se protégeant du froid dans un sommeil de désolation, quand les bombes de Poutine meurtrissent un peuple et des innocents, quand des proches et des lointains meurent parfois dans des circonstances atroces, quand Thanatos abat sa lame sans discrimination, quand des super riches travaillent obscurément à nous soumettre au joug de leur pouvoir financier, quand l’Europe est entourée d’autocrates tueurs, quand tous les écrans nous emportent à flux tendu dans des mensonges publicitaires ? Quand l’injustice hurle partout et que la planète elle-même est menacée d’extinction définitive ?

La mort, la mort, la mort.

De Parménide à St Anselme : le non-être n’est pas, vous ne tirerez rien de l’obscurité que de l’obscurité. Alors autant ne pas se laisser emporter par elle. C‘est cela la lutte. Et maintenir ? Intacte ? la joie ?

Est-ce donc seulement possible ? Et bien non, pas forcément. Quand on traverse un champ de ruine, une nuit opaque où l’on a que sa seule lumière pour traverser, le secours tarde à venir et l’espérance ne jouit d’aucune garantie. La lumière au bout du tunnel ? Pas sûr. La joie, dans ces cas extrêmes, pour tous les damnés de la terre dont nous faisons tous, sans exception, parfois partie, n’est pas éteinte, mais elle est à l’état de braise, un feu qui couve, qui peut s’allumer pour autant qu’elle ne s’épuise pas complètement; mais le pire c’est qu’elle peut s’éteindre, alors on la couvre et on tient… durement. Car on tient à la vie, durement, férocement. On ne veut pas l’extinction. On ne veut pas disparaître. Le feu et la joie ne se rallument que lorsque l’épreuve est passée.

Tout homme qui traverse l’Achéron et tout homme tôt ou tard est amené à le traverser dans une vie, et parfois plus d’une fois, n’a pas envie de dire qu’il est béatement optimiste ou pessimiste. Ce n’est pas cela.

Jacques Beaufay, feu mon professeur de philosophie dans mes premières années de fac à Namur nous disait qu’il était toujours ridicule de se dire optimiste ou pessimiste. Comment se contenter d’être pessimiste lorsque la guerre met à la torture des enfants ? Et par ailleurs, comme ce cher professeur le relatait, comment peut-on simplement être optimiste quand une petite fille que je ne connais pas me tend le pied dans la rue car elle attend de moi que je lui lace ses lacets, dans un geste d’innocence et de confiance ? Ce jour-là, disait-il, j’ai le sentiment d’avoir rencontré Dieu et il serait ridicule de dire que je suis simplement optimiste.

La joie, c’est cela, quelque chose qui se réanime de manière circonstancielle, mais qui est toujours là, et qui flamboie lorsque la vie vous réserve des surprises. Elle consiste à prendre très au sérieux le fait d’être vivant et de rendre grâce à ce fait inouï.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Jalousie

Éditorial : Jalousie

René Girard nous a éclairé l’esprit en parlant du désir mimétique propre à l’homme. En cela, cet anthropologue philosophe, Français et  professeur à Stanford, décédé en 2015, était d’un grand secours pour traiter de la jalousie humaine et nous offrait une clef anthropologique pour comprendre la violence et le religieux.

L’homme ne connaît pas l’objet de son désir. Cela se vérifie chez le petit d’homme. Mettez

deux enfants en bas âge l’un à côté de l’autre, déposez deux jouets (exactement les mêmes), vous constaterez que la dispute viendra très vite entre les deux bambins : ce n’est pas tant l’objet en tant que tel qui intéresse l’enfant, c’est l’objet qui fait l’objet du désir de l’autre qui excite la convoitise. C’est parce que l’un des deux enfants a choisi un de ces deux jouets (pourtant identiques) que l’autre veut s’en approprier (délaissant le jouet qui lui était initialement destiné). Cette expérience, souvent répétée par les psychologues, nous montre que le désir est toujours-déjà mimétique, qu’en lui-même il est nu, sans aucune orientation, propice à l’éducation, finalement.

Pour le dire encore plus crûment, le feu de dieu pulsionnel entre l’anus et le plexus solaire n’a aucune orientation, aucune forme, aucune destination : il est là, il tourmente l’homme et n’ayant aucune forme, la seule manière de lui en assigner une c’est de prendre connaissance de ce que l’autre en fait pour l’imiter.

Nous sommes tous jaloux parce que dans le fond, nous ne savons pas ce que nous désirons et plus avant ce que nous voulons si ce n’est en nous informant de ce que l’autre désire et veut. De là se trame toute la culture humaine mais aussi toute sa violence. La culture n’a de cesse que de s’élaborer mais parallèlement les guerres n’ont jamais été aussi extrêmes.  Lorsque Freud nous dit que le travail de la culture est la seule manière d’éviter la guerre ou à tout le moins de la postposer, dans son dialogue avec Einstein (Pourquoi la guerre ? Correspondance entre Freud et Einstein), nous sentons bien qu’il nous offre une piste  (et son propos est corrélatif à ce qu’il disait de la pulsion de mort ou encore de l’interdit de l’inceste), mais peut-être par le biais de la thèse girardienne nous pourrions en dire davantage. L’enjeu est de taille.

Le désir mimétique n’est pas forcément un mal en soi, il donne l’énergie pour un formidable apprentissage de l’homme en incorporant par imitation tout le savoir et savoir-faire de ses pairs et de ses aïeux. Mais en même temps, il pose l’individu dans un conflit lorsque le désir se focalise sur un objet qui devient source de rivalité. Dans ce double mouvement, culture et guerre cohabitent, et lorsque la guerre l’emporte, elle ravage tout : ville et village, par le meurtre de masse et l’anéantissement de l’humain.

L’analyse qu’en fait Girard est d’abord religieuse. Une manière de juguler la violence qui mine une société donnée est de l’orienter. Pour ce faire, dans les sociétés animistes, généralement, c’est le rôle du bouc émissaire que de focaliser la violence collective sur une seule victime. Le prêtre et les membres du clergé développent un discours qui laisse supposer que les dieux ont soif de sang et donc de sacrifices humains. Le choix du bouc-émissaire sera toujours le représentant d’une anomalie ou d’une différence (les roux, les premiers nés, les boiteux, etc.) au sein du groupe.  Quand il y a de la différence on externalise le conflit de double où les rivaux qui se ressemblent par désir mimétique déplacent leur agressivité vers un tiers qui diffère. C’est en cela que l’on peut parler de différer la violence, dans tous les sens du terme. Focaliser la violence sur un bouc-émissaire, c’est sortir de la rivalité du tous contre tous pour s’acheminer à tous contre un seul, extérieur et différent. Dans ce cadre, le choix de la victime est, au regard de notre droit moderne, totalement arbitraire, il ne se fait qu’au regard de sa différence qui la met à l’écart du groupe afin de pouvoir la cibler et mettre tout le monde d’accord. On revêt cette victime de tous les maux du monde, projetant sur elle toute la haine que l’on a de soi et de son alter ego (qui est comme-moi, le même). Comme la victime est différente, elle excite à la projection hors du cercle mimétique et meurtrier. Après l’avoir tuée (de la manière généralement la plus cruelle), on la fétichise. Elle devient un pôle régulateur auquel on se soumet car elle a autorisé une « sortie de crise mimétique ».

Là où cela devient intéressant c’est quand Girard démontre brillamment que les religions judéo-chrétiennes ont grippé ce mécanisme infernal de la victime émissaire. En effet, le jugement de Salomon, par exemple, montre deux femmes qui se disputent le même corps (l’enfant).  Salomon, entrant dans la logique de la rivalité mimétique, propose de prendre le fils et de le couper en deux pour en donner la moitié à chacune des concubines… La « bonne mère », alors, refuse et préfère que l’enfant reste en vie entre les mains de sa rivale parce que son amour lui dicte de tout faire pour la sauvegarde de son enfant. Salomon, qui était un sage, donne l’enfant à cette femme prête à se sacrifier par amour et punit celle qui voulait s’accaparer le nourrisson. Cette histoire montre une logique de rivalité qui achoppe à son terme ; il n’y a plus de victime émissaire et un début de justice s’opère. D’autres exemples se retrouvent, comme le sacrifice d’Abraham. Celui-ci se doit de tuer son fils mais son bras est arrêté au dernier moment par un ange. Dieu lui dicte alors de sacrifier l’animal plutôt que de répondre au dieu Bââl qui consiste à sacrifier le premier-né. La logique de la victime émissaire, ici, persiste, mais elle est différée sur l’animal. Ce rituel du sacrifice animal est une autre manière de juguler la violence en la projetant sur un être vivant plutôt que sur l’être humain. Cela constitue indéniablement un progrès par rapport aux Tours de silence où les jeunes vierges étaient jetées, ou encore lorsque les fils aînés étaient sacrifiés en Mésopotamie ou au pourtour du bassin méditerranéen.

Et qu’en est-il du Christ, alors ? Ne serait-il pas cette victime émissaire qui réconcilie autour de la croix tous les pêcheurs ? En réalité non. La croix elle-même est une accusation flagrante contre ceux qui entrent dans la logique cruelle  de la victime émissaire. Le Christ est le meilleurs des hommes et c’est l’un des larrons crucifiés à côté de lui qui ne comprend pas pourquoi Il se trouve là à ses côtés…C’est la méchanceté et la cruauté des hommes qui l’ont mis en croix et non parce que Jésus incarne l’anomalie monstrueuse revêtue des tous les oripeaux les plus sinistres (comme le voudraient d’ailleurs les membres du Sanhédrin qui se dépoitraillent lorsqu’Il affirme qu’Il est le Fils de Dieu) qu’il est mis à mort… On ajoute qu’Hérode et Pilate, alors qu’ils étaient en froid, se sont réconciliés après la Pâques : c’est la seule trace qu’il y a dans les Textes montrant que la violence mimétique est encore efficiente après le meurtre de la victime  – mais pour les pires ! Retournement dialectique. Jésus, par le meurtre dont il fait l’objet accuse tous les meurtres du désir mimétique. Il est d’ailleurs très ambigu de la part de Saint Paul de dire qu’il est mort pour nos péchés, comme si Jésus devait porter les péchés pour nous sauver à la manière d’un bouc émissaire que l’on fétichise après son anéantissement. Là, Paul retombe dans le panneau. Des salauds tuent Jésus et se réconcilient après sa mort en projetant sur lui toute leur haine et en en faisant l’incarnation de ce qu’il y a de pire. Or, il n’est pas mort pour nos péchés, ce sont quelques pécheurs imbus de pouvoir qui l’ont assassiné. Ce que Paul dit, en quelque sorte, est une hérésie car c’est retomber dans la logique infernale décrite précédemment. Non, ce sont les péchés qui tuent le fils de Dieu à l’endroit de l’ignorance que portent les hommes sur leur désir. « Pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Dans les Evangiles, Girard le montre, tous les moments de tension relevés dans le Texte pointent du doigt l’injustice que constitue la logique meurtrière du désir mimétique. Lorsque Jésus est à deux doigts de se faire lapider et qu’il échappe à ses ennemis in extremis « car ce n’est pas encore son heure », c’est quand il affirme aux pharisiens qu’ils sont comme leurs aïeux à sacrifier les prophètes pour se réconcilier entre eux. Quand il évite à la femme adultère la lapidation c’est en affirmant « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », retournant ainsi contre elle-même la dialectique de la violence mimétique. On pourrait citer encore Etienne, dans les Actes des Apôtres, le premier martyr, qui accuse les membres du Sanhédrin d’avoir fait comme leurs aïeux: sacrifier Jésus tels leurs Pères ont sacrifié les prophètes. Inaudible pour des refoulés !  Tout, dans les Evangiles, accuse la logique mortelle du désir mimétique…

Et pourtant, c’est au nom du fétiche de la croix que des croisades ont eu lieu, que l’on a tué en masse les sorcières et que des pogroms contre les Juifs ont été allumés dans toute l’Europe…

Le message n’a donc pas été compris.

L’homme reste aux prises avec un désir dont il ne sait que faire et cependant, il est prêt à taper à coups de pelle sur la tête de celui dont il voudrait voler la femme ou l’or.

Et si on se calmait ? Toutes les traditions religieuses en reviennent à cela : calmer le désir et prendre la mesure du vide qui le creuse. Le Bouddhisme en est plutôt emblématique : travailler le mouvement, le corps et la respiration pour se détacher des représentations mentales qui focalisent le désir et le fige, déplier nos faux-savoirs  pour passer de l’ignorance (où l’on ne veut pas savoir que l’on ne sait pas) à la candeur propice à l’étonnement. Le candide sait qu’il ne sait pas, en cela son désir est toujours frais, naïf et en aucune manière propice à la rivalité, mais plutôt  propice au voyage et au mouvement.

Et si on convertissait la rivalité en émulation ? Car ce qui manque aux rivaux c’est un tiers. Les émules surenchérissent dans leur compétence, non pour abattre leur rival mais pour atteindre au plus vite leur objectif qui fait tiers entre les deux. En cela la rivalité est constructive, elle ne se définit pas par un conflit à somme nulle, mais par un conflit à somme positive, où les deux développent leur force singulière pour atteindre l’excellence qui ne se gagne pas par le meurtre mais en se motivant mutuellement afin de s’approcher d’un modèle-tiers.

Et si on différait la violence par le jeu, où le ballon remplace la tête de la victime ? En ces heures de Coupe du monde de football, les peuples du monde s’affrontent dans une ambiance festive où le meurtre de la victime émissaire est réduit à un ballon planté dans les filets de l’adversaire.

Et si on mettait du vin pour le sang et du pain pour la chair, où le dernier rituel sacrificiel se limite à la métaphore d’une dévoration cannibalique, dévoration non de la victime désignée, ni même de l’animal, mais encore plus doux : du fruit du travail de l’homme, de la vigne et le blé ?

Des pistes, ça ne manque pas. L’homme dispose de ses contrepoisons.

Je reviendrai sur un passage de mon roman : « la colère de Dieu »,  lorsque German, l’un des personnages principaux, lors d’un cours donné à ses étudiants, fait un pas de plus que René Girard.

« En regardant en biais le long cou de la jolie noire, German a cette intuition : le désir mimétique n’est pas un problème dans l’amour sexuel. On passe outre le voile d’ignorance pour se mettre à nu, dans un corps à corps où l’on se donne sans compter, sans souci de rétribution, mais dont le plaisir est une grâce, où le désir est désir de celui de l’autre, totalement et absolument mimétique, mais jusqu’à l’extase et non jusqu’à la mort de l’alter ego. Il dit quoi, là, Girard ? Il n’y a pas pensé, le vieux catho ! » (p.98).

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Le mal

Le mal

Dans mon roman, la Colère de Dieu, il en est question d’emblée : le mal radical, le geste par-delà le bien et le mal. Les principaux protagonistes sont à la lutte dans ses rets. En cela, leur courage donne le tempo du texte et de l’intrigue.

Revenons-y de manière plus formelle.

En philosophie traditionnelle, le mal métaphysique est relatif à la finitude humaine : nous ne sommes individuellement « pas tout » (et même collectivement), notre vie est limitée dans le temps et dans l’espace, notre horizon est la mort, notre corps est limité dans sa puissance et sa santé. Le mal physique découle du premier : la souffrance, la maladie, la fragilité par rapport aux agressions extérieures et intérieures… Le mal moral, par contre, incombe à l’homme en tant qu’homme : pour Kant, le mal moral devient diabolique quand le sujet le fait délibérément pour le mal…Le mal moral n’est pas encore diabolique quand il se subordonne à un bien conséquemment à l’action immorale qu’on subit, ou bien quand il se fait par accident. Un exemple : le mensonge. On ment pour tromper l’autre délibérément et le soumettre à notre pouvoir, le mal est ici diabolique, on fait le mal pour le mal ; par contre, quand on ment pour se dérober à l’oppression, par exemple, le mal est alors simplement moral car il est circonstanciel : c’est en effet toujours un mal, car on ne peut ériger le mensonge en maxime universelle de l’action, mais la vérité de ce mal est d’incarner la résistance à l’oppression ce qui est finalement un bien.

Cette catégorisation propose un échelonnement du mal dans sa gravité et sa méchanceté, mais cette gradation ne trouve, dans le fond, sa source que dans le mal métaphysique, le « pas tout ». En effet, pour reprendre notre exemple, on ne veut exercer un pouvoir sur autrui en le manipulant que dans la mesure où l’on ne supporte, comme le dirait Kant, qu’il soit « une fin en soi », c’est-à-dire un homme libre et souverain dans son action et sa volonté. Je le manipule pour le soumettre, l’instrumentaliser pour que la fin en soi soit une fin pour moi. Finalement le manipulateur use du mensonge pour réduire ce qui lui échappe à n’être qu’un objet dont il a la totale maîtrise. Le paranoïaque ou le pervers sont extrêmement doués pour ce faire, ils repèrent chez autrui toutes les facettes susceptibles d’être utiles pour eux et pour le monde qu’ils se sont constitués sans jamais s’interroger une seule seconde que ces facettes, ces traits de caractère, ces failles et tout ce qui constitue l’individualité qu’il leur fait face ne sont pas réductibles à une fonction utilitaire qui vient obturer un trou qui les terrorise.

A ce propos, Elie Wiesel, rapporte après avoir lu les interrogatoires des gardiens des camps d’Auschwitz, que la persécution des personnes qui consistait à les réduire par tous les moyens à n’être plus rien se soldait finalement, pour les tortionnaires, par un échec. En effet, après avoir été écrasé, réduit à être moins qu’un insecte, la victime insiste jusque dans son silence de persécuté à être un autre, finalement, irréductible. Cet autre qui leur échappait excitait à leur sadisme mais aussi répétait leur échec, les deux se renforçant. Après le décès de la victime, c’est le « ce n’est pas encore ça que je voulais » qui émergeait dans leur esprit malin. D’où la répétition dans l’horreur de plus en plus irrémissible, d’où le trou que l’on a de cesse de creuser à défaut de l’accepter.

Le trou, la faille entre moi et l’autre, qui fait que l’on accepte d’être mortel parmi des milliards d’autres mortels, que l’on n’est pas tout et que l’on n’a pas tout (les deux étant corrélatifs), cela même, les psychanalystes l’appellent la castration. Le pervers la dénie, le psychotique la forclos.

Remarquez, nous sommes tous, à échelle variable, pervers. Le petit d’homme, déjà, souffrant de l’absence de la mère, joue la scène dans son imaginaire en figurant qu’elle n’est pas vraiment partie (Freud, le fort-da). Une première dénégation se trame là, à l’endroit du jeu, dont l’enfant multipliera l’application en multipliant les jouets. Ces jouets sont dits transitionnels en tant qu’ils assurent une transition pour in fine, entériner le deuil et passer à autre chose. Je ne vais pas ici dérouler toute la procédure intrapsychique décrite par les psychanalystes pour que cette opération se passe, mais bien plutôt la traduire dans un champ plus philosophique. Tout le travail, déjà à la prime enfance, consiste à faire accepter la finitude humaine : je suis un individu, séparé, qui, à l’endroit même de la séparation reconnait à autrui une souveraineté inaliénable sur sa vie propre. Pour ce faire, je dois faire le deuil que le monde tourne autour de moi au même titre que le nourrisson devient un enfant quand il fait le deuil que ce qui est relatif à sa mère, c’est-à-dire tout, n’est pas là pour obturer le manque d’elle. A la coupure, se dresse l’individu, pour autant qu’il hérite d’un monde qui l’inscrit (le Nom du père) et par là même il s’inscrit.

Mais ce n’est pas simple que d’accepter la finitude humaine. Je vous donne trois exemples emblématiques de notre postmodernité :

1. On veut s’illustrer dans une compétition féroce et sempiternelle, parfois mortelle afin de montrer que l’on n’est pas indifféremment quelqu’un parmi des milliards d’autres. L’homme est prêt à toutes les roueries pour ce faire.

2. On se laisse hypnotiser par le discours du maître (religieux et/ou dictatorial) qui assigne un sens éternel à notre existence ;

3. On ne souffre l’absence et le jeûne qu’il requiert pour obturer tout manque dans une hyperconsommation.

Les maux du monde, de nos jours, illustrent bien cette dérive dénégatrice de la finitude.

Mais par ailleurs, les anciens reconnaissaient que la finitude est un mal, car elle signe là l’imperfection humaine. Je dirai, curieusement, que la finitude est un mal pour un bien. Après la démonstration faite précédemment, il apparaît finalement que la dénier est encore pire que de l’acter. Acter d’être fini, profondément, jusque dans les fibres de mon corps, paradoxalement me permet de travailler la limite que ce corps assigne. C’est alors que le danseur a pris la mesure de sa chair, de ses os et de ses muscles pour s’autoriser le saut de l’ange, que l’écrivain a pris la mesure du nom dont il hérite et de la langue qui l’inscrit dans le monde pour s’en jouer et le transformer dans une œuvre, que l’artisan a pris la mesure du poids des choses pour transformer en art la matière brute, etc.

L’art sauve le monde, car il se joue de la finitude sans pour autant l’exclure. Freud ne disait-il pas que ce qui sauvera le monde de la guerre était « le travail de la culture ». Travail dit bien ce qu’il veut dire : une laborieuse et âpre mise en œuvre de notre finitude.

 

Tout cela, évidemment, est emporté dans le jeu de la jalousie. Cela fera l’objet de mon prochain éditorial.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Être père

Éditorial : être père

Être père n’est pas vraiment une sinécure, de nos jours. D’une part, on a de cesse de dire que les hommes sont des déserteurs, pour la plupart, dans cette fonction, et d’autre part que les temps sont à la lutte contre le patriarcat sous toute ses formes, patriarcat qui nous aurait « oppressé » depuis 6000 ans… Sans se douter une seule seconde que la deuxième assertion participe à renforcer la première assertion, qu’en ces temps, celui qui affiche des velléités d’assumer sa paternité se reçoit régulièrement une volée de bois vert en statuant du fait qu’il incarne une figure archaïque de la famille, figure qui nous fait répéter l’idée d’un père abuseur dans sa puissance et occupant une position hiérarchiquement enviable mais toujours-déjà arbitraire. Ce qui incite, finalement, les hommes à déserter la fonction… et ça tourne en rond…

Remarquez, ce n’est pas parce que les tâches familiales sont partagées plus équitablement (ménage, enfants, etc.) qu’il y a chute dans la fonction paternelle, la reprise partielle par l’homme des missions traditionnellement assignées à la femme n’invalide pas pour autant sa fonction de père : c’est dans un souci d’équité que la chose se fait, puisque les femmes, aujourd’hui, reprennent également une partie des missions initialement dévolues à la gent masculine (ramener de l’argent à la maison…). Mais alors, qu’est-ce que le patriarcat, qu’est-ce que la fonction paternelle ? Ces deux termes ne seraient-ils pas dépouillés de leur contenu ?

Deux exemples : dans mon roman « la colère de Dieu » (qu’il vous appartient encore de commander si vous ne l’avez pas lu), mon personnage, Silas est en quête de quitter un état dans lequel il a le sentiment de pourrir, de stagner, de tourner en rond (on y revient)… C’est en investiguant dans son passé qu’il cherche la trace du père… Comme il est orphelin, il n’a pas d’autres choix que de lire les carnets et projets d’écriture que feu son père lui a laissés. Cela a plusieurs conséquences : 1. Il se rend compte au détour d’un rêve qu’il est prisonnier de la parole du père et que c’est une raison pour laquelle il fallait, dans son travail d’analyse, recontextualiser cette parole pour s’en libérer. 2. C’est dans les écrits laissés par son paternel qu’il trouve les éléments qui lui donneront la force et la justification de quitter le cercle vicieux dans lequel il se trouve.  Ce double mouvement à l’endroit du père est justement ce qui est constitutif du sujet humain : à la fois se rebeller et se transformer… Le père cadre mais donne en même temps le souffle de la transgression.

Deuxième exemple, du texte tiré de mon dernier commentaire littéraire, « Légendes » de Philippe SOLLERS : « Je suis mort en devenant père, et le choc a été aussi inattendu que violent. Je n’avais pas envie d’endosser cette identité, c’est clair. Mais là, j’ai été renversé, comme dans une initiation soudaine. J’aimais passionnément ma femme, et je ne l’ai jamais vue aussi heureuse et dansante, au printemps, au milieu des fleurs. Une photo me montre, ravi, le bébé dans les bras sur un toit de New York. Il y en a plein d’autres, toutes extatiques, célébrant l’unité d’un père et d’un fils. ». Sollers nous le dit, être père, c’est d’abord se subordonner à la fragilité du visage de l’enfant, mourir à l’endroit de la puissance. Le patriarcat est mort ? Mais il l’est dès que le père porte son enfant dans les bras, à partir du moment où il se donne pour tâche de le porter. Et la transmission commence, car si le père se meurt en tant que puissance du monde, il insiste en tant que signifiant à transmettre et cela déjà par son nom (le Nom du père) qu’il lègue à celles et ceux qui lui succèdent. Cet héritage est aussi son sacrifice, car pour que le fils accède à la vie, le père lui cède à la mort ce qu’il lui a transmis. Mort dans la puissance, mort dans la transmission : être père, non, ce n’est pas une sinécure, mais osons espérer qu’on en tirera un germe de vie.

Le patriarcat est une forme de pouvoir qui est assignée à la gent masculine pour renforcer « la tradition ».C’est une manière, après tout, de lutter contre le chaos. Évidemment, il y a eu des abus. Aujourd’hui, cette tradition, il est un fait qu’on la quitte… En poussant loin le bouchon, doté de son inénarrable ironie, Sollers ajoute en page 117 qu’aujourd’hui: « Plus de Père, plus de Nom, plus de Fils, mais de plus en plus des Mères et des Filles. La nouvelle Trinité Technique peut s’écrire ainsi : « Au nom des mères, des filles et du Corps médical ». C’est une mutation qui prendra encore très longtemps, mais qui conviendra parfaitement à la robotisation en cours ».

En fait, ce qu’il faut comprendre, c’est que le père, dans l’entrelacs dans lequel il se trouve, à la fois n’est pas dupe de la fonction qu’il occupe, car après tout, il n’est que le porteur d’un Nom (il  n’en est pas le possesseur, en cela l’abus de pouvoir est un abus d’attribution), mais à la fois, dans le même mouvement, parce que le regard de l’enfant l’oblige, il se doit de jouer le rôle, sinon, il n’aurait plus rien à transmettre, il désertera la fonction et vouera son enfant à l’entropie.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Qu’est-ce qu’être noble aujourd’hui ?

Qu’est-ce qu’être noble aujourd’hui ?

Nietzsche nous a habitué dans Par-delà le Bien et le Mal autant que dans sa Généalogie de la Morale à ne jamais se contenter d’une lecture première des valeurs que nous arborons avec fierté, comme si elles étaient constitutives de notre identité et de la valeur assignée à notre personne. Le penseur déplie tout cela pour montrer qu’en réalité, ces valeurs sont souvent le fruit d’une histoire qui se trame dans une lutte de pouvoirs. Il en fait la généalogie : d’où viennent ces valeurs, quelle en est la hiérarchie, pourquoi certaines de ces valeurs expriment aujourd’hui exactement le contraire de ce qu’elles exprimaient préalablement ? Etc. C’est en cela que son diagnostic est absolument sans complaisance, qu’il nous affirme tout de go que ces valeurs qui font aujourd’hui l’orgueil de la plupart de nos contemporains ne sont en réalité que des « anti-valeurs » posées réactivement contre des valeurs de l’antique noblesse (celle des Grecs, en l’occurrence).

« L’homme noble possède le sentiment intime qu’il a le droit de déterminer la valeur, il n’a pas besoin de ratification. Il décide que ce qui lui est dommageable est dommageable en soi, il sait que si les choses sont mises en honneur, c’est lui qui leur prête cet honneur, il est créateur de valeurs. Tout ce qu’il trouve sur sa propre personne, il l’honore. Une telle morale est la glorification de soi-même. Au premier plan se trouve le sentiment de la plénitude, de la puissance qui veut déborder, le bonheur de la grande tension, la conscience d’une richesse qui voudrait donner et répandre. L’homme noble, lui aussi, vient en aide aux malheureux, non pas ou presque pas par compassion, mais plutôt par une impulsion que crée la surabondance de force. » (Par-delà le bien et le mal, F. Nietzsche).

Que l’on ne s’y trompe pas, la noblesse, dans la bouche de notre penseur, n’est ni relative à une caste sociale ni relative à un pouvoir supposé dont il aurait l’usage. La noblesse, ici, est celle de celui qui est tout affirmation de soi, volonté de puissance. Non pas volonté de la puissance, comme si celle-ci était un objet dont on pourrait se saisir, mais il convient davantage d’entendre dans la volonté de puissance la puissance même de la volonté ; quelque chose qui ne cherche ni l’utilité, ni la reconnaissance et encore moins l’autorisation. Cela s’autorise d’elle-même, est pleinement affirmation de soi. Le noble, en quelque sorte, est un arbre puissant produisant de nombreux fruits dont la plupart de ceux-ci sont consommés par plus pauvres que lui, mais il ne produit pas le fruit pour le pauvre parce qu’il jugerait la chose utile, il le produit parce que c’est sa nature de le faire, il ne jouit que de l’épanouissement de sa nature profonde.

Le noble fait forcément peur, il bouscule l’ordre social, car cet ordre vient forcément le contredire dans son affirmation, les valeurs qu’il brigue ne sont pas des valeurs avec lesquelles il négocie, il les crée car elles sont bonnes dans l’affirmation de sa singularité. En aucune manière il va endosser l’ordre moral imposé si celui-ci contrarie voire interdit un tel épanouissement, il va le détruire ou le transformer, en faire du matériau pour l’érection de nouveaux autels et de nouvelles lois.

A l’heure du tout équitable et du tout égalitaire, il va sans dire que marquer l’horizon nietzschéen de l’être humain par le surhomme comme pleine affirmation de lui-même et créateur de nouvelles valeurs est plutôt inactuel (pour reprendre le titre de ses considérations.).  Aujourd’hui, on en serait plutôt à « coupez-moi ces têtes qui dépassent » ! Or, Nietzsche pourfend les prédicateurs de mort, ceux-là mêmes « toujours-déjà » jaloux de ce qui les déborde, de ce qui est plus beau, plus grand, plus fort, et qui, en réaction, produisent des anti-valeurs comme celle de la pitié, de la compassion, de l’humilité, générées par la honte de soi et surtout par le désir de vengeance. Tout cela ne sont que des réactions à ce que l’on ne pourra jamais être : fort, dur, orgueilleux et opiniâtre et surtout indifférent au consentement d’autrui. En définitive, le nihilisme fait son œuvre, à force de faire honte aux créateurs, nous assistons à la victoire des esclaves, la noblesse elle-même se corrompt jusqu’à demander l’autorisation d’exister et donc en fait d’être esclave elle-même. Notez que le noble, le fort, pour Nietzsche, n’a strictement rien à voir avec la dialectique du maître et de l’esclave de Hegel, le maître hégélien n’a encore que trop besoin de l’esclave pour s’assurer de sa position de maître dans un jeu de miroir qui le valorise, et l’esclave, finalement, est bien trop pressé d’obéir au maître dans sa servitude volontaire comme pour trouver une raison d’exister. L’esclave a en effet toujours besoin d’une raison d’exister sans jamais prendre l’existence comme une grâce. Il a tellement besoin d’être utile !

Le maître, pour Nietzsche, déploie toute son énergie pour être d’abord maître de lui-même en se laissant surprendre, paradoxalement, par lui-même dans une créativité surabondante. L’esclave, chez Nietzsche, a peur, il est terrorisé par la vie, car celle-ci ne l’a rendu ni suffisamment fort pour s’affirmer ni rendu suffisamment courageux pour affronter. Il se montre alors conciliant, doux, sage et prône des valeurs qui rendent tout égal et terne. L’esclave a besoin du maître pour se trouver un adversaire, mais jamais il ne l’affronte directement. La haine de l’esclave ne sera même pas perçue par le maître, ce dernier passe à côté de lui, indifférent, l’esclave ayant tellement honte d’exister que son existence ne se remarque pas.

Tout cela repose, selon moi, sur une intuition profonde. En réalité, ne devrait-on pas voir dans la volonté de puissance ce que Freud et plus avant Lacan appellent l’inconscient qui n’a de cesse que de vouloir se débarrasser de la chape de plomb surmoïque qui courbe le dos et accable l’homme ? C’est une thèse, que je ne vais pas ici essayer de la défendre.

En tout état de cause, Nietzsche nous fait entrevoir une autre manière de lire la noblesse : ce qui insiste à présent c’est la question : qu’est-ce qu’être noble aujourd’hui ?

Il est difficile de faire une description de ce que pourrait être la noblesse aujourd’hui dans une acception exclusivement nietzschéenne, les temps ont tellement changés, non seulement par rapport à ceux de la noblesse antique faisant l’admiration de notre penseur, mais également par rapport aux temps de Nietzsche lui-même, dont le propos peut choquer de par sa vigueur toute allemande mais aussi de la critique qu’il fait de la démocratie quand elle est prise dans son acception exclusivement égalitaire.

De l’égalité, parlons-en. La triangulation heureuse qu’en a fait la République française m’apparaît d’une pertinence parfaite : l’égalité ne peut faire l’économie de la fraternité et de la liberté. Pour reprendre un exemple précis élaboré dans mon texte précédent (Où en sont les femmes ?), je disais que l’égalité de droit entre les sexes devait se traduire par une égalité de fait, c’est-à-dire que l’inégalité de fait existant entre l’homme et la femme n’implique pas une inégalité de droit, car le droit intime à l’homme de respecter le corps de la femme dans les faits, en vertu même de cette législation. C’est la base même de la civilisation : ce n’est pas la brutalité qui commande.

Est-ce à dire que l’homme doit être « comme une femme », ou la femme « comme un homme » ? Bien sûr que non, l’égalité de droit n’implique pas de corriger la nature des faits, mais bien de légiférer pour que la coexistence pacifique entre les corps puisse s’élaborer. Autrement dit, l’égalité dans ce cadre de figure très précis n’implique pas un égalitarisme.

Et la noblesse, là-dedans ? C’est en autre l’élégance d’un homme qui n’a pas peur de sa virilité et de toutes les manifestations que cela recèle tout en étant courtois et délicats vis-à-vis de son alter égo féminin, car il sait que par cette courtoisie et ce respect, elle pourra manifester toute sa singularité de femme dans l’éventail de ses manifestations. C’est là, et très exactement là que nous faisons un pas de plus que Nietzsche. Une société démocratique et égalitaire n’implique pas un effacement des différences, mais bien plutôt la condition de possibilité même que ces différences puissent se manifester.

Plutôt que de partir dans une définition prescriptive, prenons la noblesse pour ce qu’elle n’est pas. La noblesse n’a rien à voir avec la jalousie, mais bien plutôt avec l’émulation, car l’émulation consiste à travailler de concert avec autrui pour que l’on puisse, paradoxalement, produire individuellement le meilleur de nous-mêmes.

La jalousie dénature, déprécie ce qui fait l’objet d’une convoitise… La femme ou l’homme nobles passent à côté d’elle dans un souverain mépris car ils craignent d’être affectés dans leur désir par le doute qu’insidieusement injecte l’âme perfide et envieuse. En cela, oui, la noblesse consiste à garder une distance respectueuse, tant pour ne pas se laisser happer par les interpellations jalouses que pour gagner son quant-à-soi propice à se ressourcer.

Mais la noblesse est aussi généreuse, elle incite ceux qui s’y tiennent d’en faire la fête, trop heureux de se retrouver entre pairs pour se réjouir de la différence de chacun, fusse-t-elle étrange ou étonnante, monstrueuse ou sublime, pour à son tour jouir de sa singularité. Oui, la noblesse va de pair avec la fraternité, qui fait dire à Nietzsche dans « Ainsi parlait Zarathoustra » : « l’homme et la femme voilà comment je les veux (…), qu’une seule journée ne soit accompagnée d’un pas de danse, qu’une seule vérité ne soit accompagnée d’un éclat de rire ».

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Où en sont les femmes ?

Où en sont les femmes ?

Mon roman, dès le neuvième chapitre, emporte un philosophe (German, pour ne pas le citer) dans une quête très singulière, et cela à l’issue d’une expérience traumatisante (que je ne vais pas décrire ici, après tout, cher lecteur, s’il vous reste à  lire mon roman, achetez-le!)

Pourquoi, dans toutes les civilisations, la femme est perçue comme « seconde en humanité « ?  Eve est accouchée de la côte d’Adam ! Un comble ! La femme n’a accès aux responsabilités politiques depuis moins d’un siècle, les femmes, pour la plupart d’entre elles, ont encore peur de leur mari et de ses violences, des petites filles nourrissons sont encore abandonnées voire assassinées en Chine, les Afghanes sont mises dans des sacs, les Indiennes font l’objet de violences et de discriminations, des Pakistanaises sont victimes de crimes d’honneur et les petites Egyptiennes sont encore excisées par millions ! Et les guerres passent par des viols collectifs au Kivu (Congo) ou en Ukraine.

Quand vous y regardez de plus près, les pays les plus développés et les plus démocratiques passent par le respect scrupuleux de l’égalité des genres en droit et dans les faits. Les pays épinglés par l’OCDE comme les plus développés tant dans l’éducation que dans le bien-être humain d’un point de vue économique et écologique sont scandinaves avec le Canada. Ce sont aussi les pays les plus avant-gardistes en matière de respect scrupuleux de l’égalité entre les sexes. La solution est donc simple : le respect. Et l’inégalité de fait entre la force physique masculine et celle de la femme  n’implique pas une inégalité de droit (l’égalité de droit doit être traduite par un respect de fait du corps de la femme). C’est d’ailleurs là le hiatus : le droit est souvent la résultante d’un conflit, le droit international est souvent le droit des vainqueurs, est-ce à dire que le droit des pays phallo-centrés  est le fruit de la victoire de l’homme sur la femme, parce qu’il a le pouvoir de la soumettre par des coups ? Ne nous voilons pas la face, il s’agit bien de cela. Et c’est une horreur doublé d’un crétinisme sans fonds. Les chiffres sont là, pourtant : un pays n’est développé, riches et à la fine pointe de l’évolution humaine si et seulement si la femme y a autant de pouvoir que l’homme, les petites filles sont éduquées et qu’un contre-discours est développé contre le machisme sous toutes ses formes.

Ce que je dis là est d’une banalité sans nom. Mais malgré l’évidence pour un homme civilisé (dans son sens noble), constat est fait qu’il n’en est encore rien dans le monde. La brutalité a encore droit de cité.

Quelques héroïnes, d’abord ; Beauvoir, première à avoir dit (avant Lacan, finalement) que la femme n’existe pas, car comme tout être humain elle est dotée de conscience  et en bonne existentialiste comme son philosophe-amant (Sartre), son existence précède tout ce qu’elle pourrait dire d’elle, précède toute nature… La nature de la femme, donc, pour un être conscient posant les choses à distance et les réfléchissant, n’est pas évidente.  La femme, oui, en tant que conscience constituante, peut penser sa féminité comme elle l’entend… Comme celle d’un mec, pourquoi pas ? LGBT, lesbianisme, etc… Pourquoi s’énerve-t-on ? C’est le pouvoir du sujet humain de se penser autrement que ce qu’on dit de lui. 

Dolto, ensuite, une des premières à avoir parlé de la sexualité féminine autrement que dans l’optique de Freud. La femme est désirante, oui, tout comme l’homme, mais pas de la même manière et ce qu’elle désire, c’est le désir… Au même titre que l’homme devrait apprendre du désir de la femme à le désirer, ce désir: Ce qui excite, ce n’est pas le corps « en soi » (comme dirait le vieux Kant, après tout, on ne sait pas ce que c’est), mais les signes qu’il vous donne manifestant le désir de votre désir. C’est ce que l’on appelle la séduction… Toute une affaire !

Madonna, ensuite. Oui, vous avez bien lu, je parle de la chanteuse  « Queen of pop ». Vous voulez savoir ce que c’est qu’une femme désirante ? Eh bien, elle va vous le montrer… Elle va feindre la masturbation devant un public de 45000 personnes dans un stade gigantesque sous les coups de boutoir de son funky « like a virgin ». Elle y va fort, la fille, elle n’a pas peur, dans cette Amérique puritaine des années quatre-vingt, elle détruit délibérément l’image de la maman sacrifiée soumise et dévote avant toutes les autres, elle explose tout… Eh bien, je dis, bravo ! Il n’y a que les artistes qui nous ramènent à l’évidence. Madonna a ouvert une brèche qui donne l’autorisation à toutes les filles du monde de désirer comme elles désirent.

La colère de Dieu

la colère de dieu jean noel couverture livre

Étrange titre, peut-être trop présomptueux pour un polar « métaphysique » ?

Qu’on ne s’y trompe pas, je fais la part des choses, si l’on parle de Dieu, on rate toujours quelque chose, c’est encore affaire humaine.

Quand on parle de Dieu, finalement, et en l’occurrence de sa colère, on ne peut se référer qu’aux Textes révélés qui nous traversent (que l’on soit athée ou pas) depuis 2000 ans pour les Chrétiens, depuis 1400 ans pour les Musulmans... Et on voyage, à la manière de ce philosophe quelque peu cynique et déjanté, German  Sokolsky entre Bruxelles, Londres et Ouarzazate... Ou encore comme ce héros tragique, médium très puissant, Silas, au travers des 22 lames majeures du tarot de Marseille ou encore comme ce jésuite alcoolique au passé libertin, Jorge, qui interroge la tradition qui l’habite depuis le début de son sacerdoce, qui décortique, questionne et critique férocement l’Eglise catholique et apostolique dont il se dit encore le représentant.

la colère de dieu jean noel couverture livre

Format : 15,2 x 22,9 cm
Pages : 358 pages
Parution : décembre 2021
ISBN : 978-2-35523-557-3

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.