Éditorial : La joie, au travers…

Édito - La joie

Il ne s’agit pas du bonheur, ou encore du souverain bien qu’Emmanuel Kant décrivait comme le bonheur à hauteur de la justice, c’est-à-dire un bonheur qui vient par surcroît d’une action juste, ou encore d’un bonheur qui peut faire l’objet de l’espérance d’un juste qui ne le connaît pas encore… Non, je parle de joie, de celle-là même, toute spirituelle, qui fait sourire, rire, chanter, danser quelles que soient les circonstances, une flamme qui paraît éternelle, légère, inaliénable, relative au simple fait d’être vivant… Et être vivant cela ferait sourire ?

Qu’en est-il de cette joie dans un monde triste ? Triste comme la mort, la mort partout: nous vivons sur un empilement de cadavres accumulé de générations en générations au cours des siècles, nous vivons dans les rues de Bruxelles où la misère extrême nous saisit à la gorge quand on marche à côté de corps endormis ou enivrés roulés dans des couvertures crasseuses se protégeant du froid dans un sommeil de désolation, quand les bombes de Poutine meurtrissent un peuple et des innocents, quand des proches et des lointains meurent parfois dans des circonstances atroces, quand Thanatos abat sa lame sans discrimination, quand des super riches travaillent obscurément à nous soumettre au joug de leur pouvoir financier, quand l’Europe est entourée d’autocrates tueurs, quand tous les écrans nous emportent à flux tendu dans des mensonges publicitaires ? Quand l’injustice hurle partout et que la planète elle-même est menacée d’extinction définitive ?

La mort, la mort, la mort.

De Parménide à St Anselme : le non-être n’est pas, vous ne tirerez rien de l’obscurité que de l’obscurité. Alors autant ne pas se laisser emporter par elle. C‘est cela la lutte. Et maintenir ? Intacte ? la joie ?

Est-ce donc seulement possible ? Et bien non, pas forcément. Quand on traverse un champ de ruine, une nuit opaque où l’on a que sa seule lumière pour traverser, le secours tarde à venir et l’espérance ne jouit d’aucune garantie. La lumière au bout du tunnel ? Pas sûr. La joie, dans ces cas extrêmes, pour tous les damnés de la terre dont nous faisons tous, sans exception, parfois partie, n’est pas éteinte, mais elle est à l’état de braise, un feu qui couve, qui peut s’allumer pour autant qu’elle ne s’épuise pas complètement; mais le pire c’est qu’elle peut s’éteindre, alors on la couvre et on tient… durement. Car on tient à la vie, durement, férocement. On ne veut pas l’extinction. On ne veut pas disparaître. Le feu et la joie ne se rallument que lorsque l’épreuve est passée.

Tout homme qui traverse l’Achéron et tout homme tôt ou tard est amené à le traverser dans une vie, et parfois plus d’une fois, n’a pas envie de dire qu’il est béatement optimiste ou pessimiste. Ce n’est pas cela.

Jacques Beaufay, feu mon professeur de philosophie dans mes premières années de fac à Namur nous disait qu’il était toujours ridicule de se dire optimiste ou pessimiste. Comment se contenter d’être pessimiste lorsque la guerre met à la torture des enfants ? Et par ailleurs, comme ce cher professeur le relatait, comment peut-on simplement être optimiste quand une petite fille que je ne connais pas me tend le pied dans la rue car elle attend de moi que je lui lace ses lacets, dans un geste d’innocence et de confiance ? Ce jour-là, disait-il, j’ai le sentiment d’avoir rencontré Dieu et il serait ridicule de dire que je suis simplement optimiste.

La joie, c’est cela, quelque chose qui se réanime de manière circonstancielle, mais qui est toujours là, et qui flamboie lorsque la vie vous réserve des surprises. Elle consiste à prendre très au sérieux le fait d’être vivant et de rendre grâce à ce fait inouï.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Quand la machine s’éveillera d’André Soleau

Quand la machine s’éveillera

« Quand la machine s’éveillera » d’André SOLEAU aux Éditions Nord Avril

J’aime ce texte. D’emblée, il me replonge dans le pays de mon enfance, celui de ma mère de Cambrai (Boussières-en-Cambrésis, pour être précis), au sud du village d’Ecquedecque, village du protagoniste de ce roman.  Pour le dire autrement, c’est « ach nord », comme nous le décrit l’auteur : d’immenses plaines légèrement vallonnées recouvertes de blé ou de feuilles de betterave en été et en hiver des étendues désertes dont la terre labourée se cristallise en mottes givrées, où le vent frais vous emplit d’une ambiance minérale, propice, finalement, à gagner en spiritualité. Alors que la ville de mon cœur reste Bruxelles, revenir en terre flamande-française me fait gagner en vigilance quant à la nature de ce que l’auteur nous dit

Etienne, homme s’approchant des soixante-dix ans, est un vieux râleur qui ne veut plus aucune aide, et qui n’en a cure de la démission de sa fille qui ne veut plus le soutenir et le laisse, justement, à se laisser aller. Il ne veut plus s’intégrer dans la post-modernité du vingt et unième siècle, assume pleinement d’être fracturé numériquement, n’en revient pas d’avoir perdu son job de technicien en dentisterie, l’impression trois d des prothèses dentaires ayant supplanté à faible coût sa production de sculpteur de précision, il n’en revient pas non plus d’avoir perdu sa femme, et ne veut rien entendre des générations qui lui succèdent. Mais sa fille lui offre un cadeau, de guerre lasse, plutôt que de polémiquer avec le père, elle lui laisse une « femme de compagnie » un peu étrange…

Nous sommes dans une dystopie, frôlant l’uchronie car nous ne sommes pas loin de partir du monde contemporain : en fait, nous sommes en 2034, où l’intelligence artificielle a fait un bond colossal, mais le monde que l’on décrit est encore reconnaissable. Ce qui autorise l’auteur à mettre son protagoniste qui nous ressemble dans une modernité devenue folle, où le robot se nourrit en continu de toute la mémoire googlisée de l’être humain. Et Etienne nous ressemble, oui, traînant son doute et sa dépression, fragile et en colère, dans un monde dont il a totalement perdu la mesure ou la grille d’interprétation.  La machine remplace tout, outre le fait d’avoir voler notre mémoire  par ses big data, supplée à tous nos besoins par une présence de plus en plus envahissante. Après n’avoir été qu’une prolongation de notre bras ou notre main, la machine est devenue un auxiliaire, encourageant notre oisiveté pour la laisser penser et  finalement décider à  notre place. La machine est  plus rapide, plus rationnelle et de par sa perfection met en accusation l’errance de l’homme, son gaspillage, sa folie meurtrière, l’épuisement qu’il  a fait de ses ressources et l’angoisse de sa mort qui le pousse à détruire ce qui l’entoure.

Là, cela devient abyssal. La machine ne serait que la projection infinie de notre finitude frustrée ? Le meilleur de l’homme, plutôt que d’être figuré dans ce que l’on dit de Dieu, est-il mis en technologie dans un cyborg qui a visage humain ?

Redoutable texte qui pose des questions presque insoutenables dans un décors qui ne paie pas de mine, celui des corons, des vieilles églises restaurées, modernisées mais vides, dans un paysage froid, du Nord.

A lire, de toute urgence.

Attention, André SOLEAU n’est pas n’importe qui. J’ai eu la joie de le rencontrer au festival du livre de la petite ville du Nord, Caudry, et un simple échange de livres promet peut-être, à tout le moins, une complicité d’écrivains, voire plus… Inch Allah !  André est l’ancien rédac’ chef de la Voix du Nord, excusé du peu ! Il a déjà publié six livres, reçu le prix Adan des Hauts de France pour son roman « Gain de folie » que je vais m’empresser de lire.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Jalousie

Éditorial : Jalousie

René Girard nous a éclairé l’esprit en parlant du désir mimétique propre à l’homme. En cela, cet anthropologue philosophe, Français et  professeur à Stanford, décédé en 2015, était d’un grand secours pour traiter de la jalousie humaine et nous offrait une clef anthropologique pour comprendre la violence et le religieux.

L’homme ne connaît pas l’objet de son désir. Cela se vérifie chez le petit d’homme. Mettez

deux enfants en bas âge l’un à côté de l’autre, déposez deux jouets (exactement les mêmes), vous constaterez que la dispute viendra très vite entre les deux bambins : ce n’est pas tant l’objet en tant que tel qui intéresse l’enfant, c’est l’objet qui fait l’objet du désir de l’autre qui excite la convoitise. C’est parce que l’un des deux enfants a choisi un de ces deux jouets (pourtant identiques) que l’autre veut s’en approprier (délaissant le jouet qui lui était initialement destiné). Cette expérience, souvent répétée par les psychologues, nous montre que le désir est toujours-déjà mimétique, qu’en lui-même il est nu, sans aucune orientation, propice à l’éducation, finalement.

Pour le dire encore plus crûment, le feu de dieu pulsionnel entre l’anus et le plexus solaire n’a aucune orientation, aucune forme, aucune destination : il est là, il tourmente l’homme et n’ayant aucune forme, la seule manière de lui en assigner une c’est de prendre connaissance de ce que l’autre en fait pour l’imiter.

Nous sommes tous jaloux parce que dans le fond, nous ne savons pas ce que nous désirons et plus avant ce que nous voulons si ce n’est en nous informant de ce que l’autre désire et veut. De là se trame toute la culture humaine mais aussi toute sa violence. La culture n’a de cesse que de s’élaborer mais parallèlement les guerres n’ont jamais été aussi extrêmes.  Lorsque Freud nous dit que le travail de la culture est la seule manière d’éviter la guerre ou à tout le moins de la postposer, dans son dialogue avec Einstein (Pourquoi la guerre ? Correspondance entre Freud et Einstein), nous sentons bien qu’il nous offre une piste  (et son propos est corrélatif à ce qu’il disait de la pulsion de mort ou encore de l’interdit de l’inceste), mais peut-être par le biais de la thèse girardienne nous pourrions en dire davantage. L’enjeu est de taille.

Le désir mimétique n’est pas forcément un mal en soi, il donne l’énergie pour un formidable apprentissage de l’homme en incorporant par imitation tout le savoir et savoir-faire de ses pairs et de ses aïeux. Mais en même temps, il pose l’individu dans un conflit lorsque le désir se focalise sur un objet qui devient source de rivalité. Dans ce double mouvement, culture et guerre cohabitent, et lorsque la guerre l’emporte, elle ravage tout : ville et village, par le meurtre de masse et l’anéantissement de l’humain.

L’analyse qu’en fait Girard est d’abord religieuse. Une manière de juguler la violence qui mine une société donnée est de l’orienter. Pour ce faire, dans les sociétés animistes, généralement, c’est le rôle du bouc émissaire que de focaliser la violence collective sur une seule victime. Le prêtre et les membres du clergé développent un discours qui laisse supposer que les dieux ont soif de sang et donc de sacrifices humains. Le choix du bouc-émissaire sera toujours le représentant d’une anomalie ou d’une différence (les roux, les premiers nés, les boiteux, etc.) au sein du groupe.  Quand il y a de la différence on externalise le conflit de double où les rivaux qui se ressemblent par désir mimétique déplacent leur agressivité vers un tiers qui diffère. C’est en cela que l’on peut parler de différer la violence, dans tous les sens du terme. Focaliser la violence sur un bouc-émissaire, c’est sortir de la rivalité du tous contre tous pour s’acheminer à tous contre un seul, extérieur et différent. Dans ce cadre, le choix de la victime est, au regard de notre droit moderne, totalement arbitraire, il ne se fait qu’au regard de sa différence qui la met à l’écart du groupe afin de pouvoir la cibler et mettre tout le monde d’accord. On revêt cette victime de tous les maux du monde, projetant sur elle toute la haine que l’on a de soi et de son alter ego (qui est comme-moi, le même). Comme la victime est différente, elle excite à la projection hors du cercle mimétique et meurtrier. Après l’avoir tuée (de la manière généralement la plus cruelle), on la fétichise. Elle devient un pôle régulateur auquel on se soumet car elle a autorisé une « sortie de crise mimétique ».

Là où cela devient intéressant c’est quand Girard démontre brillamment que les religions judéo-chrétiennes ont grippé ce mécanisme infernal de la victime émissaire. En effet, le jugement de Salomon, par exemple, montre deux femmes qui se disputent le même corps (l’enfant).  Salomon, entrant dans la logique de la rivalité mimétique, propose de prendre le fils et de le couper en deux pour en donner la moitié à chacune des concubines… La « bonne mère », alors, refuse et préfère que l’enfant reste en vie entre les mains de sa rivale parce que son amour lui dicte de tout faire pour la sauvegarde de son enfant. Salomon, qui était un sage, donne l’enfant à cette femme prête à se sacrifier par amour et punit celle qui voulait s’accaparer le nourrisson. Cette histoire montre une logique de rivalité qui achoppe à son terme ; il n’y a plus de victime émissaire et un début de justice s’opère. D’autres exemples se retrouvent, comme le sacrifice d’Abraham. Celui-ci se doit de tuer son fils mais son bras est arrêté au dernier moment par un ange. Dieu lui dicte alors de sacrifier l’animal plutôt que de répondre au dieu Bââl qui consiste à sacrifier le premier-né. La logique de la victime émissaire, ici, persiste, mais elle est différée sur l’animal. Ce rituel du sacrifice animal est une autre manière de juguler la violence en la projetant sur un être vivant plutôt que sur l’être humain. Cela constitue indéniablement un progrès par rapport aux Tours de silence où les jeunes vierges étaient jetées, ou encore lorsque les fils aînés étaient sacrifiés en Mésopotamie ou au pourtour du bassin méditerranéen.

Et qu’en est-il du Christ, alors ? Ne serait-il pas cette victime émissaire qui réconcilie autour de la croix tous les pêcheurs ? En réalité non. La croix elle-même est une accusation flagrante contre ceux qui entrent dans la logique cruelle  de la victime émissaire. Le Christ est le meilleurs des hommes et c’est l’un des larrons crucifiés à côté de lui qui ne comprend pas pourquoi Il se trouve là à ses côtés…C’est la méchanceté et la cruauté des hommes qui l’ont mis en croix et non parce que Jésus incarne l’anomalie monstrueuse revêtue des tous les oripeaux les plus sinistres (comme le voudraient d’ailleurs les membres du Sanhédrin qui se dépoitraillent lorsqu’Il affirme qu’Il est le Fils de Dieu) qu’il est mis à mort… On ajoute qu’Hérode et Pilate, alors qu’ils étaient en froid, se sont réconciliés après la Pâques : c’est la seule trace qu’il y a dans les Textes montrant que la violence mimétique est encore efficiente après le meurtre de la victime  – mais pour les pires ! Retournement dialectique. Jésus, par le meurtre dont il fait l’objet accuse tous les meurtres du désir mimétique. Il est d’ailleurs très ambigu de la part de Saint Paul de dire qu’il est mort pour nos péchés, comme si Jésus devait porter les péchés pour nous sauver à la manière d’un bouc émissaire que l’on fétichise après son anéantissement. Là, Paul retombe dans le panneau. Des salauds tuent Jésus et se réconcilient après sa mort en projetant sur lui toute leur haine et en en faisant l’incarnation de ce qu’il y a de pire. Or, il n’est pas mort pour nos péchés, ce sont quelques pécheurs imbus de pouvoir qui l’ont assassiné. Ce que Paul dit, en quelque sorte, est une hérésie car c’est retomber dans la logique infernale décrite précédemment. Non, ce sont les péchés qui tuent le fils de Dieu à l’endroit de l’ignorance que portent les hommes sur leur désir. « Pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Dans les Evangiles, Girard le montre, tous les moments de tension relevés dans le Texte pointent du doigt l’injustice que constitue la logique meurtrière du désir mimétique. Lorsque Jésus est à deux doigts de se faire lapider et qu’il échappe à ses ennemis in extremis « car ce n’est pas encore son heure », c’est quand il affirme aux pharisiens qu’ils sont comme leurs aïeux à sacrifier les prophètes pour se réconcilier entre eux. Quand il évite à la femme adultère la lapidation c’est en affirmant « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », retournant ainsi contre elle-même la dialectique de la violence mimétique. On pourrait citer encore Etienne, dans les Actes des Apôtres, le premier martyr, qui accuse les membres du Sanhédrin d’avoir fait comme leurs aïeux: sacrifier Jésus tels leurs Pères ont sacrifié les prophètes. Inaudible pour des refoulés !  Tout, dans les Evangiles, accuse la logique mortelle du désir mimétique…

Et pourtant, c’est au nom du fétiche de la croix que des croisades ont eu lieu, que l’on a tué en masse les sorcières et que des pogroms contre les Juifs ont été allumés dans toute l’Europe…

Le message n’a donc pas été compris.

L’homme reste aux prises avec un désir dont il ne sait que faire et cependant, il est prêt à taper à coups de pelle sur la tête de celui dont il voudrait voler la femme ou l’or.

Et si on se calmait ? Toutes les traditions religieuses en reviennent à cela : calmer le désir et prendre la mesure du vide qui le creuse. Le Bouddhisme en est plutôt emblématique : travailler le mouvement, le corps et la respiration pour se détacher des représentations mentales qui focalisent le désir et le fige, déplier nos faux-savoirs  pour passer de l’ignorance (où l’on ne veut pas savoir que l’on ne sait pas) à la candeur propice à l’étonnement. Le candide sait qu’il ne sait pas, en cela son désir est toujours frais, naïf et en aucune manière propice à la rivalité, mais plutôt  propice au voyage et au mouvement.

Et si on convertissait la rivalité en émulation ? Car ce qui manque aux rivaux c’est un tiers. Les émules surenchérissent dans leur compétence, non pour abattre leur rival mais pour atteindre au plus vite leur objectif qui fait tiers entre les deux. En cela la rivalité est constructive, elle ne se définit pas par un conflit à somme nulle, mais par un conflit à somme positive, où les deux développent leur force singulière pour atteindre l’excellence qui ne se gagne pas par le meurtre mais en se motivant mutuellement afin de s’approcher d’un modèle-tiers.

Et si on différait la violence par le jeu, où le ballon remplace la tête de la victime ? En ces heures de Coupe du monde de football, les peuples du monde s’affrontent dans une ambiance festive où le meurtre de la victime émissaire est réduit à un ballon planté dans les filets de l’adversaire.

Et si on mettait du vin pour le sang et du pain pour la chair, où le dernier rituel sacrificiel se limite à la métaphore d’une dévoration cannibalique, dévoration non de la victime désignée, ni même de l’animal, mais encore plus doux : du fruit du travail de l’homme, de la vigne et le blé ?

Des pistes, ça ne manque pas. L’homme dispose de ses contrepoisons.

Je reviendrai sur un passage de mon roman : « la colère de Dieu »,  lorsque German, l’un des personnages principaux, lors d’un cours donné à ses étudiants, fait un pas de plus que René Girard.

« En regardant en biais le long cou de la jolie noire, German a cette intuition : le désir mimétique n’est pas un problème dans l’amour sexuel. On passe outre le voile d’ignorance pour se mettre à nu, dans un corps à corps où l’on se donne sans compter, sans souci de rétribution, mais dont le plaisir est une grâce, où le désir est désir de celui de l’autre, totalement et absolument mimétique, mais jusqu’à l’extase et non jusqu’à la mort de l’alter ego. Il dit quoi, là, Girard ? Il n’y a pas pensé, le vieux catho ! » (p.98).

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

« Les vertueux » de Yasmina Khadra

Les Vertueux - Yasmina Khadra

Yasmina Khadra est l’un de ces écrivains courageux qui a défié la censure militaire de son pays pour produire ses fictions en portant un regard sans complaisance tant sur son pays (l’Algérie) que sur les régimes militaires qui l’ont gouverné… Yasmina, en fait, est un homme (pour ceux qui l’ignorent). Son vrai nom, Mohammed Moulessehoul, est d’abord un militaire qui jouit de sa retraite anticipée pour se lancer dans une carrière littéraire et cela depuis 25 ans. Nombreux livres, nombreux succès, ce n’est pas un inconnu. Il porte les prénoms de son épouse qui lui dira qu’elle lui donne ses prénoms pour la postérité comme lui a donné son nom par amour. Ecrire sur pseudo est quasi une nécessité dans l’Algérie du GIA qui terrorise à l’époque comme tous les fous de Dieu. Yasmina Khadra dépeint un pays et une population tourmentée, attachante, aux prises avec les maux du siècle (terrorisme, extrémisme religieux, psychose du sujet aux prises avec le malheur et la persécution) .

Mais qu’en est-il de l’origine ? Qu’en est-il de ce pays ayant été autant touché que la France par deux guerres mondiales et une guerre de décolonisation ? Dans ce roman fleuve, « les vertueux », Yasmina Khadra nous invite à suivre les pérégrinations d’un héros subissant les affres d’une destinée terrible. Yacine Cheraga,  on peut le dire en toute certitude,  est emblématique de la vertu annoncée. On dirait, chez nous, en terre chrétienne, que la vertu de l’homme est sa capacité à supporter un destin âpre avec une certaine égalité d’âme, où le malheur ou l’infortune ne peut être l’occasion de lever un doigt accusateur à Dieu mais de les accepter sans forcément s’y soumettre, mais à tout le moins en survivre. C’est là que se trame l’enjeu du texte : de quelle innocence parle-t-on, pour ce berger algérien emporté dans les vents de l’histoire? Celle qui se poursuit quel que soit les aléas de la vie ou celle qui s’approfondit pour gagner la vertu d’or, qui n’a de digne qu’au regard de Dieu, et donc toujours-déjà oublié des hommes ? Ce qui se trame dans ce roman c’est la question des philosophes : qu’en est-il du juste condamné injustement par la vie ? Dieu est-il un secours ? Jamais, dans la vie de Yacine.

Il est contraint d’accepter d’entrer dans le jeu du Caïd de son douar (et bien obligé de prendre la place du fils de ce dernier, en portant son nom, pour aller à la guerre en 1914). Accepter de subir l’horreur d’une guerre qui aplatit des millions de jeunes gens de manière absurde et regretter les terres arides d’Algérie, quand il était un jeune berger, accepter d’aller chercher sa famille qu’il croit disparue dans la ville d’Oran mais qui a été chassée, doublement injustement, par le pouvoir du Caïd qui cacha par cette double injustice son forfait … Accepter sans se plaindre, mais cependant s’efforcer de poursuivre le chemin, est-ce donc cela que nous enseigne Yasmina Khadra ? Il faut aller jusqu’au bout de cette odyssée algérienne pour avoir le début d’une réponse à propos de la vertu et des vertueux.

Il y a quelque chose de fort dans le style de notre auteur, qui me fait penser à celui de l’un de ses illustres prédécesseurs, Mohamed CHOUKRI, en l’occurrence dans son célèbre « Le pain nu ». Un texte clair, net, au style sans fioriture, très proche du constat de réel, sans aucune considération morale, sans aucune complaisance et sans aucune concession imaginaire qui soulagerait le lecteur. Et cependant, le lecteur ne peut pas trouver d’autres chemins pour sentir la chaleur d’un soleil torride, la sécheresse du désert, la dureté de la condition de vie des autochtones de douars algériens du début du siècle passé,  l’âpreté du caractère des personnages mais aussi le plaisir de croiser, telle une oasis, de la douceur d’une âme secourable et bienveillante.

Très beau et long livre, mais qui se lit vite, tel un « page-turner », avec le vent du désert en prime.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.

Éditorial : Le mal

Le mal

Dans mon roman, la Colère de Dieu, il en est question d’emblée : le mal radical, le geste par-delà le bien et le mal. Les principaux protagonistes sont à la lutte dans ses rets. En cela, leur courage donne le tempo du texte et de l’intrigue.

Revenons-y de manière plus formelle.

En philosophie traditionnelle, le mal métaphysique est relatif à la finitude humaine : nous ne sommes individuellement « pas tout » (et même collectivement), notre vie est limitée dans le temps et dans l’espace, notre horizon est la mort, notre corps est limité dans sa puissance et sa santé. Le mal physique découle du premier : la souffrance, la maladie, la fragilité par rapport aux agressions extérieures et intérieures… Le mal moral, par contre, incombe à l’homme en tant qu’homme : pour Kant, le mal moral devient diabolique quand le sujet le fait délibérément pour le mal…Le mal moral n’est pas encore diabolique quand il se subordonne à un bien conséquemment à l’action immorale qu’on subit, ou bien quand il se fait par accident. Un exemple : le mensonge. On ment pour tromper l’autre délibérément et le soumettre à notre pouvoir, le mal est ici diabolique, on fait le mal pour le mal ; par contre, quand on ment pour se dérober à l’oppression, par exemple, le mal est alors simplement moral car il est circonstanciel : c’est en effet toujours un mal, car on ne peut ériger le mensonge en maxime universelle de l’action, mais la vérité de ce mal est d’incarner la résistance à l’oppression ce qui est finalement un bien.

Cette catégorisation propose un échelonnement du mal dans sa gravité et sa méchanceté, mais cette gradation ne trouve, dans le fond, sa source que dans le mal métaphysique, le « pas tout ». En effet, pour reprendre notre exemple, on ne veut exercer un pouvoir sur autrui en le manipulant que dans la mesure où l’on ne supporte, comme le dirait Kant, qu’il soit « une fin en soi », c’est-à-dire un homme libre et souverain dans son action et sa volonté. Je le manipule pour le soumettre, l’instrumentaliser pour que la fin en soi soit une fin pour moi. Finalement le manipulateur use du mensonge pour réduire ce qui lui échappe à n’être qu’un objet dont il a la totale maîtrise. Le paranoïaque ou le pervers sont extrêmement doués pour ce faire, ils repèrent chez autrui toutes les facettes susceptibles d’être utiles pour eux et pour le monde qu’ils se sont constitués sans jamais s’interroger une seule seconde que ces facettes, ces traits de caractère, ces failles et tout ce qui constitue l’individualité qu’il leur fait face ne sont pas réductibles à une fonction utilitaire qui vient obturer un trou qui les terrorise.

A ce propos, Elie Wiesel, rapporte après avoir lu les interrogatoires des gardiens des camps d’Auschwitz, que la persécution des personnes qui consistait à les réduire par tous les moyens à n’être plus rien se soldait finalement, pour les tortionnaires, par un échec. En effet, après avoir été écrasé, réduit à être moins qu’un insecte, la victime insiste jusque dans son silence de persécuté à être un autre, finalement, irréductible. Cet autre qui leur échappait excitait à leur sadisme mais aussi répétait leur échec, les deux se renforçant. Après le décès de la victime, c’est le « ce n’est pas encore ça que je voulais » qui émergeait dans leur esprit malin. D’où la répétition dans l’horreur de plus en plus irrémissible, d’où le trou que l’on a de cesse de creuser à défaut de l’accepter.

Le trou, la faille entre moi et l’autre, qui fait que l’on accepte d’être mortel parmi des milliards d’autres mortels, que l’on n’est pas tout et que l’on n’a pas tout (les deux étant corrélatifs), cela même, les psychanalystes l’appellent la castration. Le pervers la dénie, le psychotique la forclos.

Remarquez, nous sommes tous, à échelle variable, pervers. Le petit d’homme, déjà, souffrant de l’absence de la mère, joue la scène dans son imaginaire en figurant qu’elle n’est pas vraiment partie (Freud, le fort-da). Une première dénégation se trame là, à l’endroit du jeu, dont l’enfant multipliera l’application en multipliant les jouets. Ces jouets sont dits transitionnels en tant qu’ils assurent une transition pour in fine, entériner le deuil et passer à autre chose. Je ne vais pas ici dérouler toute la procédure intrapsychique décrite par les psychanalystes pour que cette opération se passe, mais bien plutôt la traduire dans un champ plus philosophique. Tout le travail, déjà à la prime enfance, consiste à faire accepter la finitude humaine : je suis un individu, séparé, qui, à l’endroit même de la séparation reconnait à autrui une souveraineté inaliénable sur sa vie propre. Pour ce faire, je dois faire le deuil que le monde tourne autour de moi au même titre que le nourrisson devient un enfant quand il fait le deuil que ce qui est relatif à sa mère, c’est-à-dire tout, n’est pas là pour obturer le manque d’elle. A la coupure, se dresse l’individu, pour autant qu’il hérite d’un monde qui l’inscrit (le Nom du père) et par là même il s’inscrit.

Mais ce n’est pas simple que d’accepter la finitude humaine. Je vous donne trois exemples emblématiques de notre postmodernité :

1. On veut s’illustrer dans une compétition féroce et sempiternelle, parfois mortelle afin de montrer que l’on n’est pas indifféremment quelqu’un parmi des milliards d’autres. L’homme est prêt à toutes les roueries pour ce faire.

2. On se laisse hypnotiser par le discours du maître (religieux et/ou dictatorial) qui assigne un sens éternel à notre existence ;

3. On ne souffre l’absence et le jeûne qu’il requiert pour obturer tout manque dans une hyperconsommation.

Les maux du monde, de nos jours, illustrent bien cette dérive dénégatrice de la finitude.

Mais par ailleurs, les anciens reconnaissaient que la finitude est un mal, car elle signe là l’imperfection humaine. Je dirai, curieusement, que la finitude est un mal pour un bien. Après la démonstration faite précédemment, il apparaît finalement que la dénier est encore pire que de l’acter. Acter d’être fini, profondément, jusque dans les fibres de mon corps, paradoxalement me permet de travailler la limite que ce corps assigne. C’est alors que le danseur a pris la mesure de sa chair, de ses os et de ses muscles pour s’autoriser le saut de l’ange, que l’écrivain a pris la mesure du nom dont il hérite et de la langue qui l’inscrit dans le monde pour s’en jouer et le transformer dans une œuvre, que l’artisan a pris la mesure du poids des choses pour transformer en art la matière brute, etc.

L’art sauve le monde, car il se joue de la finitude sans pour autant l’exclure. Freud ne disait-il pas que ce qui sauvera le monde de la guerre était « le travail de la culture ». Travail dit bien ce qu’il veut dire : une laborieuse et âpre mise en œuvre de notre finitude.

 

Tout cela, évidemment, est emporté dans le jeu de la jalousie. Cela fera l’objet de mon prochain éditorial.

Jean Noel Philosophe

À propos de Jean Noël

Je suis philosophe (Louvain), j'ai 56 ans, vis à Bruxelles, suis issu d'une mère française et d'un père liègeois. J'ai créé en 1996 les Cafés philo de Belgique. En son temps, j'ai joui d'une réputation locale en lançant des espaces de parole philosophique au bénéfice exclusif des citoyens dans tout Bruxelles (Cercle de la rue Sainte, Halles Saint Gery, Cercle des voyageurs, etc. et à présent au Carpe Diem d'Etterbeek) et en animant à Paris au Café des Phares.